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  • Actualités 2016 » Février » 2
    Exposition sur la Grande Terreur à Moscou au Centre Sakharov

    Cette exposition est le fruit d'un travail de longue haleine réalisé par le photographe polonais Tomasz Kizny, dont une partie de la famille a été déportée au Kazakhstan. Durant un quart de siècle, il a parcouru le territoire de l'ancienne URSS à la recherche des lieux de détention et d'exécution ainsi que des descendants des détenus. Il a recueilli une impressionnante collection de photographies de prisonniers. Il s'attache aux prisonniers dits ordinaires issus des différentes couches de la société : professeurs et ouvriers, prêtres et fonctionnaires, membres du Parti communiste ou non. L'exposition montre environ 400 photos.

    Il a pu discuter en outre avec des membres des familles de condamnés à mort, surtout des enfants, qui ne savent pas encore tous où sont enterrés leurs parents. Un jour, le photographe se trouvait près de Voronej, sur le site d'une fosse commune. Il y a découvert un morceau de papier sur lequel on pouvait deviner un nom : Doukhovski. Des recherches sur les listes de fusillés ont permis de l'identifier, avant de retrouver sa famille, qui vit aujourd'hui à Lvov. La fosse contient 48 corps. La Commission municipale pour la réhabilitation des victimes des répressions politiques a recherché leurs proches, mais n'a pu en retrouver que très peu.

    Voici ce que dit l'une d'entre elles : « Mon âme est maintenant en repos. Je suis très contente de savoir où se trouvent les restes de mon père, où se trouve sa tombe, où sa vie s'est terminée. Maman voyait toujours papa en rêve, et moi, une seule fois. S'il avait été en vie, j'aurais n'aurais pas reçu la même éducation et je me serai mariée autrement. Mon fiancé a rompu parce que mon père a été condamné à mort en vertu de l'article 58 [article 58 du code criminel de la RSFSR, institué en 1927 et étendu en 1934, pour arrêter les personnes suspectées « d'activités contre-révolutionnaires]. Qui serait d'accord pour souffrir au travail parce que sa femme est la fille d'un ennemi du peuple ? ».

    La Terreur s'est aussi appliquée à ceux qui étaient chargés de la mettre en œuvre. Le fils d'un capitaine du NKVD, proche de Ejov, raconte :

    « Mon père travaillait dans la Tchéka, dans le kraï de Stavropol, sous les ordres d'Israël Daguine (il a ensuite dirigé à Moscou le service d'ordre du Kremlin) [en réalité : a dirigé le 1er service de la Sécurité d'État du NKVD, qui assurait la protection du gouvernement avant d'être fusillé en 1940 et non réhabilité. Israël Daguine, né à Melitopol, aujourd'hui en Ukraine, a été arrêté après la révolution de février pour agitation anti-guerre à l'armée. Il s'est ensuite évadé pour diriger une compagnie de gardes rouges durant la révolution de février. Il participe à la direction locale clandestine du Parti communiste durant la guerre civile. Puis il s'engage dans la Tcheka dès 1919 pour en gravir les principaux échelons]. Quand a commencé la vague d'épurations, les amis de mon père lui ont dit : « Poliatchek, tu as un nom de famille peu enviable. Tu viens de Pologne ? Il faut te cacher ». Ils l'ont envoyé en Extrême-Orient, mais pas pour longtemps. A la fin 1938, ils l'ont appelé à Moscou. Il est arrivé le 17 octobre. Je me souviens très bien de ce jour : exactement une semaine avant mon anniversaire. Mon père est arrivé à la maison, a posé sa valise, m'a pris dans les bras... A ce moment, on a sonné à la porte. On n'a dans un premier temps eu aucune nouvelle, puis on nous a dit qu'il avait pris dix ans sans droit de correspondance. On savait tous ce que cela signifiait. Une seule chose me réjouit : mon père ne faisait pas d'enquête. Je ne peux pas dire qu'il n'est pas responsable d'aucune condamnation à mort. Il ne menait pas de travail de terrain... J'ai de la compassion pour lui. Un père est un père. Quelque part dans les recoins de mon âme, il y a, bien sûr, de l'amour pour lui. Et je ne peux pas le juger ».

    Lors de l'inauguration de l'exposition, l'archéologue et historien Anatoli Razoumov, qui a mené des fouilles aux îles Solovki et au Polygone de Boutovo, lieux d'exécutions, a déclaré :
    « 1937, ce n'est pas une date neutre. C'est le jubilé de la Révolution d'octobre, le premier anniversaire de la constitution stalinienne [constitution de l'URSS de 1936] et des premières élections à scrutin secret et égal dans le pays pour le Soviet suprême. Pour ces élections, la direction du Parti communiste a pris la décision de mener une opération massive de répression. Dans les manuels, l'année 1937 est connue comme celle de la « victoire du socialisme ».

    Et quelle victoire !
    « A Petrozavodsk, on étrangle avec des cordes. A Vinnitsa, les gens sont frappés sur la tête à coup de massue en bois. Il n'y avait pas de contrôle judiciaire, ni de la part de la procurature. On exécutait les gens par tous les moyens possibles. On économisait les munitions. On racontait aux gens qu'on les conduisait à la visite médicale, pour les rassurer. Celui qui s'inquiétait était abattu sur place. Tout cela peut difficilement être décrit. L'opération a été arrêtée en 1938 parce que le pays était littéralement inondé de sang. On avait du mal à trouver de la place pour enterrer les gens ».

    En novembre 1938, quand les équipes spéciales chargées des exécutions sont dissoutes, il reste 999 personnes à juger à Leningrad. Razoumov s'est intéressé à leur sort :
    « Environ le tiers est mort de la tuberculose, de coups ou d'autres malheurs bien avant le rendu du verdict. D'autres ont essayé de faire réviser leur condamnation, mais leur procès était complètement truqué. La procurature refusait alors de les transmettre au tribunal [parce que les accusations étaient tellement fantaisistes qu'elles étaient peu crédibles, il s'agit d'une pratique datant de l'époque tsariste]. Une partie des procès a alors été liquidée, on inventait de nouvelles accusations, on trouvait de nouveaux témoins. On ne cherchait pas à prouver les accusations d’espionnage. Il suffisait de dire : « cet homme est mauvais ». Un autre tiers s'est retrouvé dans les camps, où une partie y a trouvé la mort. On a relâché environ un autre tiers. Ce sont ceux contre qui ont ne trouve rien du tout. De là provient le mythe de l'indulgence de Béria après la période de Ejov ».

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