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    Brest

     Le récit proposé ci-dessous illustre les conditions de détention des défenseurs, notamment des officiers et de leur milieu, de la forteresse de Brest. Au milieu des désastres majeurs qu’essuie l’Armée rouge à l’été 1941, celle-ci fait figure de symbole de point d’accrochage. La garnison de la forteresse de Brest est attaquée par la 45e division d’infanterie allemande commandée par le général-lieutenant Fritz Schlieper. Les Allemands bousculent et encerclent dans la forteresse, dès le matin du 22 juin 1941, des éléments de deux divisions d’artillerie, des 6e et 42e divisions d’infanterie de la 4e armée, de la 17e unité de garde-frontières, du 33e régiment spécial du génie et du 132e bataillon spécial du NKVD. Ces unités de l’Armée rouge représentent 9000 personnes, assiégés avec 300 familles. Sous les ordres du major Piotr Gavrilov, du capitaine Ivan Zoubatchev et du commissaire politique Efim Fomine, ils résisteront jusqu’au 24 juillet.

    Le témoignage que nous publions ici ne porte pas sur les opérations proprement dites mais sur le point de vue d’une femme d’officier soviétique, juive, faite prisonnière le premier jour de la guerre. On peut y voir : la surprise et la rapidité de l’attaque allemande, les traces de la violence des combats, l’incertitude, la conscience que les prisonniers, en particulier les communistes, risquent la mort, les exécutions sommaires qui commencent dès le début de l’invasion, l’héroïsme et la lâcheté, la solidarité et l’égoïsme, les privations qui font immédiatement des ravages, la détention et l’occupation. Plusieurs passages méritent d’être commentés : la grande confusion des combats des premières heures de guerre, le passage où trois soldats déchirent leur carte du Parti (alors qu’au début de la guerre l’appartenance au Parti est minoritaire dans l’armée), la place des civils dans les combats, le mélange de crimes de guerre et d’impréparation avec lesquels les Allemands traitent les prisonniers civils qui ne sont ni communistes, ni liés aux officiers soviétiques, la politique de tri des prisonniers entre les Russes, les Polonais et les Juifs, la volonté de certains milieux polonais d’accélérer la ghettoïsation des Juifs, les relations, très solidaires dans l’ensemble, entre la ville et la campagne. 

    Si F. Elovstran semble échapper à l’enfermement dans le ghetto, il faut rappeler que le ghetto de Brest fut créé en décembre 1941. 18 000 personnes y sont enfermées. Le ghetto sera liquidé à l’automne 1942. Du 15 au 18 octobre 1942, 17 000 Juifs de Brest et des environs sont fusillés à Bronnaya Gora.

     

    Traduit par Godefroi Engelberg

    N° 124

    Nadejda Gribakina : extrait du sténogramme d'un entretien avec F.L. Elovtsan, chercheur de la Commission d'histoire de la Grande guerre patriotique.

    Enregistrement sténographique réalisé par A.I.Chamchina.

    Sur la captivité des familles des défenseurs de la forteresse de Brest.

    Brest, le 21 décembre 1944

     

    Je suis née à Orel. Avant la guerre j'ai travaillé à Brest. Mon mari était lieutenant-colonel de l'Armée rouge, il avait travaillé à la forteresse de Brest avant la guerre.

    Quand la guerre a commencé, on dormait. Mon mari s'est levé rapidement et a commencé à s'habiller. Il a juste dit :

    « -Voilà, la guerre est là ».

    Le bombardement d'artillerie a commencé. Nous habitions à l'intérieur de la forteresse. Mon mari s'est habillé et il est sorti. Il s'est dirigé vers son unité. Ensuite il n'a pas pu passer. Il est revenu chez nous et il a dit que nous devions aller en ville.

    Après 10-12 minutes, notre maison a été touchée par des éclats d'obus. Ma mère et moi avons été blessées. Nous sommes sorties seulement vêtues de nos sous-vêtements. Des éclats d'obus, des balles tombaient tout autour de nous. Nous avons rencontré un officier qui nous a ordonné de nous abriter dans un bâtiment. Nous nous sommes cachées parmi les décombres, dans une petite maison. Nous y sommes restées pendant 3 heures. Le bombardement continuait et des obus d'artillerie tombaient. Quand nous sommes sorties en courant, un blessé rampait vers la petite maison. Nous sommes passées près de lui. Quand nous avons atteint la petite maison, ma fille aînée a dit :

    « Maman, je vais lui mettre un pansement.

    Je ne la laissai pas partir, mais elle a couru jusqu'à lui et l'a ramené à nous. Il avait une jambe cassée. Nous n'avions rien pour faire un pansement. Ma fille a dit :

    « Reprenez vos forces et rampez vers l'infirmerie. »

    Ensuite nous avons entendu des voix. Ma fille est sortie et a crié :

    « Camarades, aidez-nous, nous avons un blessé. »

    On nous a mis en joue. Les Allemands étaient déjà là. Nous avons eu tellement peur parce que nous nous étions trahies nous-mêmes, et parce que nous ne nous attendions pas à ce que les Allemands n'arrivent avant deux ou trois heures.

    Plus tard le canon d'un fusil est apparu à la fenêtre et un Allemand s'est montré avec précaution. Quand il a vu qu'il n'y avait que des femmes, des enfants et un vieillard, il ne nous a plus accordé d'attention. Une des femmes s'est adressée à lui en allemand pour demander qu'il nous laisse rentrer chez nous pour nous habiller. Il a dit :

    « Restez ici. Bientôt tout va se calmer et après vous pourrez rentrer chez vous ». Il a demandé le chemin pour rejoindre la grande route. Nous lui avons indiqué.

    Plus tard on a entendu des voix russes. Un officier est entré est a demandé si les Allemands étaient passés. Nous avons dit qu'ils étaient passés. Il ne nous a pas cru et il a demandé dans quelle direction ils étaient partis. Nous lui avons répondu. Ils [les Russes] étaient quatre, dont un blessé. Natacha ma fille aînée lui a mis un pansement. Il a demandé :

    « Qu'est-ce que vous en pensez ?  Que devons-nous faut faire ? Nous abriter ? » J'ai répondu :

    « -Que peuvent donc bien faire trente civils ? Il faut rejoindre nos lignes. » L'autre a dit :

    « C'est du suicide. On va commencer à tirer et les Allemands vont répliquer. »

    L'un d'entre eux s'est assis dans un coin. Je me rappellerai longtemps cette scène. Il était assis, plongé dans ses pensées, avec des yeux pleins de larmes et il avait le regard perdu. Je pense qu'il tenait une lettre. J'ai regardé et j'ai vu une carte du Parti. Son camarade lui a dit :

    « Il faut t'en débarrasser. »

    Ils ont bougé l'évier d'un meuble de toilette et ils y ont caché la carte du Parti. Le deuxième a déchiré la sienne et l'a cachée aussi dans l'évier. Le troisième n'était visiblement pas membre du Parti. Le quatrième a regardé longtemps sa carte. Il s'est finalement retourné, il a souri et embrassé sa carte, et l'a déchirée en morceaux.

    Ensuite, leur commandant a crié que tout le monde quitte la maison et se cache dans les buissons aux alentours.

    Les Allemands sont apparus au nouveau. Je leur ai dit :

    « Cachez-vous. »

    Ils ont demandé, apeurés :

    « Où ca? » – ils étaient effarés. Je leur ai dit :

    « Ouvrons les portes et vous vous mettrez entre elles. »

    Les Allemands sont entrés. Ils ont sorti leurs fusils et les ont pointés par les fenêtres. Ils sont ensuite entrés. Ils nous ont dit :

    « Sortez. »

    Nous sommes sortis et nous avons sorti le blessé. Ils ont demandé :

    « Il y a encore quelqu'un à l'intérieur? »

    Nous avons répondu qu'il n'y avait plus personne. Mais il restait quatre personnes dans un coin. Je ne sais pas ce qui est arrivé à ces quatre personnes. Des obus et des balles tombaient, volaient. Nous étions perdus. Ils nous ont crié dessus. Ils nous ont emmené de l'autre côté de la route. On nous a fait porter l'officier blessé. Ils ont disposé les femmes restantes les uns derrières les autres pour qu'elles se cachent. La femme qui parlait allemand leur a dit :

    « Nous avons peur, ils tirent. » Ils ont répondu :

    « Vos soldats ne vont pas vous tirer dessus. »

    Nous avons porté l'officier. Nous l'avons ramené. Ensuite on nous a conduit près de notre maison. Cette femme a prié qu'ils nous laissent nous habiller. Elle a ouvert mon manteau pour montrer que j'étais nue. Il a secoué la tête et a dit non. Il nous a conduit vers notre maison de l'autre côté. Je suis sortie en courant dans une chemise. Natacha a attrapé mon manteau et l'a porté pour moi. Je me suis emmitouflée dans une couette. Quand on nous a alignées le long d'un mur, j'ai senti que la couette me pesait. Je ne pouvais pas me tenir debout. Je me suis mise à genoux. J'ai regardé devant moi, et j'ai vu qu'on nous tenait en joue avec des fusils. Une section de soldats courait. En ce moment-là j'ai compris qu'on nous avait mises ici pour nous fusiller. Je me suis vite redressée. J'ai pensé qu'on ne me tuerait pas et que je verrai mes filles être fusillées. Je n'avais pas peur. Soudain un officier est venu en courant depuis la colline. Il a dit quelque chose aux soldats et ils ont baissé leurs fusils. J'ai appris plus tard qu'on avait fusillé avant midi, et qu'après ça il y a eu un ordre de cesser cette pratique. On nous avait emmenées à midi moins trois minutes.

    On nous a emmenées encore quelque part. Il y avait à peu près 600 femmes. On nous a conduites vers une grande maison et on nous a ordonné de nous allonger. La fusillade était incroyable, tout sautait en l'air. La maison d'en face était en feu.

    Nous sommes restés allongées jusqu'au soir. Il y avait beaucoup de blessées parmi nous. Natacha travaillait comme une vraie doctoresse, elle faisait des pansements. Avec une infirmière, elle a fait une opération avec un simple couteau pour sortir une balle.

    Vers le soir, le bombardement d'artillerie s'est calmé un peu. J'ai dit :

    « Revenons à la maison. »

    Le soir, notre garde a rassemblé les hommes qui pouvaient marcher. Elle les a fait conduire des canons et les a emmenés quelque part. Seuls les hommes gravement blessés sont restés avec nous. Le soir j'ai dit :

    « Entrons dans la maison, comme ça nous serons protégées au moins des obus qui tombent et qui blessent les gens devant nos yeux. »

    Quelqu'un nous a dit que la maison pouvait s'effondrer. J'ai dit :

    « Comme vous voulez. Moi, je vais entrer. »

    Il y avait encore une femme avec son bébé et une Polonaise qui parlait allemand. Son mari travaillait comme balayeur dans la forteresse.

    Peu à peu, tout s'est calmé. Les gens ont commencé à revenir dans leurs maisons pour chercher des vêtements et quelque chose à manger. J'ai dit :

    « Prenez tout le linge blanc pour faire des pansements. »

    On a ramené des serviettes et des draps. On a tout de suite commencé à faire des pansements.

    Tout le monde avait peur de monter au deuxième étage. Tout le monde avait soif. On s'est procuré de l'eau et on en a donné de petites gorgées uniquement aux blessés et aux enfants. La nuit, le bombardement d'artillerie a recommencé. J'étais debout, penchée contre le mur d'une grande maison de trois étages. Je sentais que les murs tremblaient littéralement.

    Nous sommes restées dans cette maison pendant trois jours. Les enfants avaient faim. Des cris, des pleurs. Le quatrième jour le bombardement a perdu en intensité, mais on entendait tout le temps des voix. Les femmes criaient, se disputaient à cause des places : j'étais assise ici, tu étais assise là. J'ai dû leur parler longuement. Je me suis même enrouée. Je leur disais :

    « Doucement, doucement, la mort est au-dessus de nous, mais vous vous disputez à cause d'une simple place. »

    Après les femmes ont repris courage. Elles ont remarqué un puits de l'autre côté de la route et elles ont commencé à y aller pour apporter de l'eau pour les blessés, les enfants et de petites gorgées pour les autres. Le quatrième jour, un Allemand est venu et il a dit en russe :

    « Sortez. »

    Nous sommes sorties. On nous a emmenées. Nous sommes passées par la forteresse. On nous a emmenées très loin. On nous a conduit vers une grande fosse pour que nous nous y cachions. Ma mère était vieille et nous la portions à bras. Nous nous traînions avec peine. Ça a commencé à se calmer, il n'y avait plus de bombardement. Nous avons relevé la tête et nous avons vu une mitrailleuse pointée sur nous. Ceux qui avaient des affaires, les ont laissées tomber. Nous nous sommes presque résolus à mourir. Ensuite, un officier et deux soldats sont descendus. Ils ont séparé les femmes et les hommes. Il y avait beaucoup d'hommes, des militaires. On les avait déjà conduits plus loin. Nous ne les entendions pas. Puis on nous a ordonné de monter. Il y avait une infirmière blessée au ventre avec nous. D'abord elle était courageuse. Elle avait une valise. Elle s’était enfuie avec eux, elle n'avait pas pu trouver son unité et elle était restée avec nous. Nous ne l'avions jamais rencontrée. Elle a dit à Natacha :

    «Je t’en supplie, prends ma valise. Peut-être qu'on va me prendre dans une infirmerie, je te retrouverai. Tu es toute nue, prends ce que tu trouves là. Laisse-moi quelques vêtements. »

    J'ai dit :

    « Natacha, ne la prends pas. On ne sait pas où on nous conduit ». Elle a répondu :

     «  Je la prendrai. »

    Nous avons sorti cette infirmière blessée. L'officier était là, il parlait russe. Cette infirmière s'est adressée à lui en demandant :

    « - Monsieur l'officier, qu'est-ce qui va m’arriver ? Je suis gravement blessée. On va me conduire à l'hôpital ou me laisser ici ? »

    Il n'a pas répondu. Elle lui a demandé encore une fois en pleurant. Elle a dit :

    « Laissez-moi. »

    Mais on l'a prise par les bras.

    On nous a fait marcher jusqu'au soir. On nous a emmenés dans un hangar. Le hangar était plein. Il y avait des blessés parmi nous. Un tankiste était blessé. Le visage brûlé, une vision horrible. Il gémissait. C'était tellement épouvantable que je ne pouvais pas le regarder. Natacha s'est approchée de lui avec patience, l'a écouté. Il parlait, mais il était impossible de comprendre ce qu'il disait. Finalement elle a compris qu'il avait soif. Nous avions une théière. Nous l'avons remplie d'eau. Elle a fait une paille avec du papier et lui a donné à boire. Il a exprimé sa gratitude par une caresse. Il est mort dans la nuit.

    Le matin on nous a fait sortir. On nous a dit :

    « Les femmes d'officiers, sortez. »

    Tout le monde restait muet, tout le monde avait peur. Alors il a sorti une liste et l'a lu. Il a annoncé à peu près 20 noms et il a dit :

    « Allez dans ce hangar, vous y trouverez vos maris. »

    Il n'a pas lu mon nom, mais je l'ai suivi. Les pleurs. Il s'est avéré qu'on les avait déjà emprisonnés. Quelqu'un a dit :

    « - Je doute que l'on survive. On va probablement nous tuer. Prends soin des enfants. » Il n'y a aucun moyen de s'échapper de la forteresse. Je vois un officier assis sur la paille. Je me suis approchée de lui et je lui ai demandé :

    « Connaissez-vous le capitaine Gribankine? » Il a répondu :

    « Je ne le connais pas. Tout le monde dit adieu à sa femme, mais ma femme n'est pas là. Permettez-moi de vous dire adieu. »

    Nous nous sommes embrassés. Il m'a prévenu :

    « Dites à toutes les femmes qu'elles ne disent pas que leurs maris sont des commissaires politiques. Elles seraient exécutées et nous trahiraient en même temps. »

    J'ai pleuré avec lui. Ensuite, je suis sortie et j'ai tout raconté aux autres femmes.

    Après on nous a encore emmenées. Nous avons passé la nuit suivante quelque part dans un hangar. Puis on nous a emmené à l'autre côté du Boug. Le pont n'était pas encore achevé. Quand on nous a laissé se préparer pour la soirée, on nous a dit :

    « Allez prendre le dîner. »

    Celles qui avaient des enfants avec elles se sont élancés tout de suite.

    « Où peut-on dîner ? »

    « Allez-y, on va vous donner de la vaisselle. »

    Nous n'y sommes pas allées, comme si je me doutais de quelque chose. Les femmes y sont allées et là-bas les Allemands riaient. Ils leur ont donné des tasses. Quelques-unes les ont prises.

    « Allez chez Staline, il va vous donner à manger. »

    Les femmes sont revenues, les larmes aux yeux. Mais elles n'ont pas laissé les tasses. L'une d'elles en a pris quatre et nous les a données.

    On nous a conduit vers le pont. L'infirmière blessée marchait avec nous. Soudain un chariot est arrivé pour récupérer les blessés. Cette infirmière nous a dit adieu. Natacha traînait la valise, Ira accompagnait la grand-mère. Moi, je ne pouvais pas marcher. Nous marchions sur le côté et au milieu du pont marchaient les hommes. Soudain quelqu'un m'a attrapé et m'a conduit vers les hommes. Il s'est avéré qu'un soldat a vu que je ne pouvais pas marcher. Il m'a dit :

    « Marchez avec nous, sinon vous allez tomber. »

    Nous marchions sous bonne escorte, mais pas longtemps. Nous avons traversé le pont. Un ordre a été donné. Les femmes se sont arrêtées, les hommes ont poursuivi. Ici les femmes ont laissé tomber toutes leurs affaires. Natacha a laissé tomber la valise. Je ne sais pas à vrai dire comment nous avons traversé ce pont. De nouveau la même situation. Il n'y avait pas de blessé avec nous. Il y avait des blessés légers qui ne disaient pas qu'ils étaient blessés. C'était le huitième jour.

    Quand on nous a conduit près de notre maison après qu'on ait voulu nous fusiller, la Polonaise, la femme du balayeur, a récupéré un sac de sucre près de mon appartement. Le matin, le midi et le soir elle mordait un demi-morceau et partageait avec nous aussi. Nous n'avions que ça.

    Le matin on nous a ordonnées de sortir. Nous nous sommes levées. Natacha ne s'est pas levée. Je pensais qu'elle dormait profondément. Je l'ai touchée, elle était inconsciente. J'ai eu peur. J'ai pensé qu'on n'allait pas nous attendre. J'ai repris mes dernières forces et j'ai dit à Irina :

    « On va la porter à bras. » Un Allemand s'est approché et il a dit :

    « Quoi, kaputt? »

    J'ai répondu que c'était la grippe. Il a demandé :

    « Mère? »

     -Oui, ai-je répondu ». Il a appelé deux Polonais et leur a ordonné :

    « Portez-là. »

    Je ne les ai pas laissés la porter. Je leur ai donné la valise.

    On nous a emmenées à Brest par la forteresse. C'était une scène épouvantable. Il y avait beaucoup de nos soldats figés dans la mort. J'ai vu un tankiste. Il était assis, immobile, le visage complètement brûlé. Une scène épouvantable. Les chevaux gisaient partout, de même que les gens. Nous devions presque marcher sur eux, parce qu'on nous chassait les uns derrière les autres.

    Nous avancions. Il y avait deux soldats portant nos uniformes l'un face à l'autre. Il se regardaient. Il s’est avéré qu'ils étaient déjà morts.

    On nous a emmené dans la forteresse. Ça puait, tout se décomposait. C'était le huitième jour. Il faisait chaud. Nous avions des ampoules aux pieds, nous étions presque toutes pieds nus.

    Nous sommes passées par la forteresse, par le pont. Il y avait des cadavres dans la ville. Quand on nous a conduit à l'avenue du 17-Octobre, on nous prenait sans cesse en photo. Je me retournais tout le temps. Ils se moquaient de nous. Oh, comme ils riaient. Ils criaient :

    « Les femmes des officiers ! Les femmes des officiers. »

    Vous vous imaginez quel air nous avions. Natacha avait mis une belle robe de soie. Mais dans quelle état était-elle ? Bien sûr, nous avions l'air horribles, ridicules et pitoyables. Ils riaient beaucoup.

    On nous emmenait, mais nous ne savions pas où. Tout était calme. Il n'y avait que des Allemands. J'avais laissé ma mère accompagnée. Nous l'avons portée à bras, mais après il avait fallu porter Natacha. Nous avons laissé ma mère à elle-même. J'ai demandé à tout le monde :

    « Cherchez ma mère. »

    Elle était derrière, et là un soldat la poussait avec sa baïonnette. Une brave femme, Anochkina, a aidé ma mère.

    Ensuite on nous a emmenées à la prison de Brest. On nous a laissées dans la cour. Tout le monde pouvait aller où il le voulait. Après on nous a mis en demi-cercle. Douze Allemands sont venus. L'un était à l'évidence un officier supérieur. Il est venu avec son traducteur et un médecin. Ils ont dit tout de suite que les Juifs devaient se mettre à part.

    Plusieurs Juifs se cachaient, ils ne voulaient pas sortir. Mais après ils ont été dénoncés. Ensuite on a demandé aux Polonais et aux Russes de sortir du rang. Ils sont sortis. Après on nous a ordonné à nous, les « Orientaux », de se mettre de côté. Les Juifs ont été conduits à la prison. On a dit aux locaux de rentrer chez eux.

    Nous avons été laissées à la prison. Le traducteur s'approchait de chacune d'entre nous :

    « Dites-moi qui est communiste ou Komsomol. »

    Personne, bien sûr, n'a rien dit. Puis une de nous s'est avancée. Je ne connais pas son nom et je ne l'ai jamais su. Il y avait beaucoup d' « Orientaux». Elle lui a chuchoté quelque chose. Il s'est approché d'une femme. Elle était Komsomol, avec un enfant. Il lui a demandé :

    « Où est votre carte du Parti ? »

    Elle l'avait déchirée et l'avait jetée pendant la nuit. Cette femme, l' « Orientale», a tout vu et l'a peut-être l'a raconté au traducteur. Elle a répondu :

    « Je n'ai pas de carte.» Elle est devenue pâle. Finalement, il ne l'a pas interrogée davantage.

    « Et votre carte du Komsomol, elle est où ? » Elle a dit :

    « Je ne suis pas une Komsomol.»

    « Alors c'est quelle carte que vous avez déchirée? » Elle a très vite retrouvé son sang-froid et lui a répondu :

    « Celle de syndicat. »

    «  Est-ce qu'elle aussi rouge ? »

     - Oui, rouge. »

    Il s'est adressé à moi en demandant :

    « - Votre carte de syndicat est aussi rouge ? » J'ai répondu :

    « Ça dépend, il y avait à la fois rouges et bleues. »

    Cette femme s'est fondue dans notre groupe, mais on l'a retrouvée plus tard.

    On nous a laissées à la prison. Nous pouvions occuper n'importe quelle pièce. Notre groupe a occupé une petite pièce. Le sol était en bois, et tout le monde venait chez nous. Nous étions finalement cinquante. Quand nous sommes allées nous coucher, chacun se battait pour avoir une place.

    Nous nous occupions de Natacha, nous ne savions pas ce qui lui était arrivé. Nous lui faisions des compresses. Il n'y avait aucun médicament. Anochkina et une autre femme courageuse ont commencé à fouiller la prison.

    Il n'y avait pas d'Allemands, seulement des sentinelles restées près des portes. Elles ont trouvé une pharmacie où il y avait beaucoup de médicaments. Elles ont tout pris. Elles ont trouvé de la sulfanilamide et l'ont donnée à Natacha.

    Il s'est avéré qu'elle avait une angine. Pourquoi une angine, je ne comprenais pas. Elles ont sauvé Natacha d'abord avec la sulfanilamide et après avec le chocolat qu’Anochkina s’est procurée. Natacha a commencé à reprendre connaissance.

    Le cinquième jour une commission est venue. On nous a rangées dans la cour et donné des rations. L'un parlait bien russe, un autre était docteur. J'ai dit que ma fille était malade, que je ne savais pas quelle maladie elle avait et qu'il fallait probablement l'hospitaliser. Le docteur a répondu :

    « Je n'en doute pas. » Il parlait bien russe. Il a dit :

    « Je vais vous donner une note et je vais demander qu'on vous accueille à l'hôpital demain matin. » On nous a donné des galettes, une biscotte, un peu de grain et du thé. Ils ont dit en riant :

    « Vous aurez ça tous les jours. C'est Staline qui vous l'a envoyé. » Il s’est avéré que les réserves de la prison avaient été laissées sur place.

    Avec la note, je me suis dirigée vers une sentinelle. Elle m'a laissée passer. Je suis allée à l'hôpital. Tout était silencieux dans la ville. Je suis arrivée à l'hôpital. J'ai entendu un bruit de pas. Les Allemands arrivaient, tous dans des voitures, à moto ou à vélo. Tous étaient parfaitement habillés. Ils étaient tellement nombreux que l'[avenue] du 17-Octobre était pleine de troupes. J'ai pensé à comment pouvait-on les battre ? Ils étaient nombreux, et le plus important leurs troupes étaient entièrement mécanisées.

    Je suis entrée à l'hôpital. Il n'y avait personne. Je suis entrée dans une pièce, dans une deuxième, dans une troisième, il n'y avait personne. De lits étaient là, mais il n'y avait personne. On nous a donné des rations plus tard, mais à l'époque on ne mangeait rien. J'ai vu un petit morceau du pain sur la table. On aurait dit que quelqu'un avait mordu dedans. Je regardais ce pain, je voulais le prendre. Je pensais que ça serait du vol. J'essayais de ne le pas regarder. J'ai toussé, frappé dans mes pieds, mais personne n'est sorti. Je sentais déjà l'odeur du pain. J'ai décidé de le voler. J'ai attrapé ce quignon de pain et je ne l'avais pas encore avalé qu'une infirmière est sortie. J'ai pensé qu'elle avait dû voir que je l'avais pris. Elle a demandé :

    «Qu'est-ce que vous voulez?»

    J'avais les larmes aux yeux. Je lui ai montré la note. Elle a dit :

    « On ne vous laissera jamais sortir. Je vais vous donner quelques médicaments, mais on ne vous acceptera pas à l'hôpital. Essayez de la ramener à l'hôpital municipal. »

    En revenant j'ai pensé à pourquoi j'avais mangé le pain. J'aurais pu en donner des morceaux à tout le monde. Je suis revenue. J'ai récupéré Natacha pour la traîner sur mon dos. Je suis allée à l'hôpital municipal. On ne l'y a pas acceptée non plus. Je l'ai traînée pour revenir. A ce moment-là, la Polonaise, la femme du balayeur, nous a vues. Elle était ravie. Elle a dit qu'elle était venue plusieurs fois pour apporter du pain, mais que la sentinelle ne l'avait pas laissée passer. Elle m'a aidé à porter Natacha et nous a donné du pain, du sucre, du beurre et un peigne. On avait toutes des poux pendant durant la première semaine.

    J'ai porté encore Natacha, mais elle se sentait mieux. Après elle c'est ma mère qui est tombée malade. Elle avait attrapé la dysenterie. Nous l'accompagnions tout le temps aux toilettes. On la lavait avec de l'eau froide et elle a attrapé froid. Plus tard elle s'est rétablie un peu.

    Trois semaines ont passé. On nous a dit qu'une personne de chaque famille pouvait sortir pour demander du pain et des vêtements. Je suis allée chez les femmes du capitaine Chenvadze et du commissaire Kroutchkov. Elles m'ont très mal accueillie. Elles m'ont demandé de sortir parce qu’il y avait des Allemands chez elles. Je suis allée chez la femme d'un lieutenant. Elle nous a beaucoup aidées en nous donnant des vêtements, quelque chose à manger, des serviettes et des draps. Nous sommes parties avec un grand sac. Elle a dit :

    « Si on vous laisse partir, venez vivre chez moi. »

    Après on nous a dit que si on avait un logement on pouvait partir. Nous sommes allées chez cette Nevzorova. Puis une pièce a été libérée. La propriétaire de la maison, une Polonaise, nous a laissé y vivre. C'est ainsi que notre vie indépendante a commencé. Quand nous sommes sorties de la prison, tout le monde s'est intéressé à nous. La maison était habitée en majorité par des gens du coin. Tout le monde est venu nous voir comme si nous étions des animaux sauvages. Les gens ont apporté des savons, de la nourriture, des serviettes, des couettes, des oreillers. On nous a ramené des lits. Il y avait une femme là, le docteur Geichter. Elle détestait les autorités soviétiques, mais elle nous a aidées quand-même. Il y avait une Juive, directrice de la pharmacie, Rouzya, elle nous a aussi aidées.

    Ainsi nous avons commencé à vivre là-bas. On savait qu'on n'allait pas nous donner à manger tous les jours. Nos femmes sont parties demander l'aumône à la campagne. La majorité de nos femmes sont parties à la campagne. Celles qui habitaient en ville allaient demander l'aumône à la campagne. On nous a tellement aidées à la campagne qu'il était difficile de le croire. Les filles avaient d'abord peur d'y aller. Moi non plus, je ne pouvais pas y aller. Au début, j'ai pleuré.

    Ma mère emportait un étui de masque à gaz et partait à la campagne. Ensuite les filles allaient la chercher. On nous donnait du pain, des concombres. Quand nous avons commencé à aller plus loin, on a trouvé du saindoux, de la farine, des œufs. On nous a nourri littéralement jusqu'à 1943. Il y avait des gens qui grondaient, nous renvoyaient chez Staline, mais la plupart d'eux nous aidaient quand-même, surtout près de Kobrine, à 50 km. Mes filles allaient là-bas. Nous n'avions rien à mettre aux pieds pour l'hiver, et donc nous avons cousu quelque chose, emballions nos pieds de tissu de sac. Parfois me mère ramenait un sac. J’étais à la maison. Nous partagions ces morceaux de pain. Nous ne regardions pas s'ils étaient sales ou pas. Nous n'avions pas honte. Nous avions deux tasses qu'on nous avait données.

    Les filles ont commencé à aller à la campagne pour chercher des choses avec une femme, mais elles ne demandaient jamais la charité. Cette femme tenait son enfant dans les bras. Elle suppliait et les filles restaient muettes. Mais on leur a donné aussi des affaires. Elles y allaient deux fois par semaine. Elles ramenaient autant de choses qu'elles le pouvaient, courbées sous le poids du sac. De parfois 30 km elles ne portaient pas seulement des patates, mais aussi du pain, des haricots et des oignons. On donnait beaucoup de lait, mais il était compliqué de le transporter.

    Finalement j'ai compris qu'on ne survivrait pas comme ça. Heureusement, une amie est venue pour nous demander comment coudre une robe de chambre. Nous avons fait un patron et commencé à coudre. Nous n'avions pas de machine à coudre, nous cousions à la main. Après cela les proches d'une amie d'Irina nous ont dit : « Venez coudre chez nous ». Nous allions à la rue numéro 4 à Brest qui était loin de chez nous. Nous y avons vécu jusqu’'en 1942. En 1941 les femmes cherchaient du travail. Celles qui ne travaillaient pas ont été envoyées en Allemagne. En fait, Ira a trouvé un travail de manœuvre à l'usine et Natacha travaillait à la forteresse. Elle épluchait des pommes de terre.

    Les Polonais insistaient qu'on nous enferme dans un ghetto. Il y avait un avocat, Kchenitsky. Lui surtout insistait. Il avait un poste de directeur important. Mais pour une quelconque raison les Allemands n'y consentaient pas. Si quelqu'un venait pour dénoncer la femme d'un colonel ou d'un commissaire, celle-ci était emprisonnée puis fusillée. À ceux qui réussissaient à se cacher, les Allemands ne faisaient rien. Moi, je n'ai pas été appelée. On m'a demandé qui était mon mari seulement lors de l'interrogatoire du tout premier jour. J'ai été sauvée grâce au fait que mon mari avait été dans la réserve avant 1939 et qu'il avait travaillé pour les chemins de fer. Par hasard, j'avais son passeport dans mon sac et Natacha l'avait emporté. Selon son passeport, il était cheminot. Je disais à tout le monde que j'étais venue voir mes proches, que Natacha était venue travailler et que mon mari n'était pas là. Pour le prouver je montrais son passeport. [...]

     

     

    Archive de l'Institut de l'Histoire russe de l'Académie des Sciences fonds 2, série 6, opis 16, dossier 9, f. 1-5 (texte dactylographié, copie).

    Publié dans le receuil “Brest. Leto 1941 g. : Dokumenty, materialy, footogragii / Sost. K. Gantser i dr. Smolensk, 2016. S. 457-466. 

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